******UN ANCIEN ESPOIR DU CYCLISME DONNE SES SENTIMENTS SUR LA COURSE******

LE SILENCE QUI SUIT LA VOITURE-BALAI EST ENCORE DU ARMSTRONG

25.7.05

Je rentre enfin à Paris, à bord d’une Renault Twingo partagée à cinq, pour un voyage à bon marché déniché auprès d’une société de stop organisé.

Ma langue est plus chargée que Dario Frigo, et mes souvenirs sont confus.
A l’heure du bilan, je ramène avec moi un peu des espoirs déçus de Jan Ullrich et du chagrin de Beloki. Mon impression de déjà-vu s’est aggravée d’un sentiment de jamais-plus. Tous nos pronostics les plus fous ont tourné court, et c’est à peine si l’on veut se souvenir qu’un mois plus tôt, jeunes et joyeux, nous donnions Heras et Botero sur le podium, et invitions Lance à se méfier d’Iban Mayo.
Seul, le feu de Bengale Alexandre Vinokourov nous aura mis du baume au coeur, en nous donnant l’illusion qu’un incendie s’emparait de la route. L’homme au couteau entre les dents nous a plus d’une fois tiré de l’insomnie, d’étapes transformées en nuits poisseuses et caniculaires, pendant lesquelles nous nous efforcions à compter les moutons Discovery. Il nous a offert l’hallu mémorable du maillot jaune relégué à l’arrière-plan, et des montées sous couleurs acides. Où donc notre dealer favori trouve-t-il la came qu’il nous dispense avec tant de générosité ? Nul ne le sait, mais chacun, déjà, se met à grelotter en imaginant qu’il pourrait manquer le prochain rendez-vous de juillet.

Mes compagnons de voyage, -des jeunes du Forez qui montent à la capitale profiter des joies de Paris-plage,- s’enquièrent soudain de ce que je suis en train d’écrire sur mon carnet à spirales. Sitôt avouée ma passion pour la cause cycliste, ils me traitent de dopé, et, à la première occasion, m’abandonnent sur le côté de la route, quelque part en banlieue parisienne.
Je dois finir en RER.

Puisqu’il ne me reste bientôt plus qu’une dizaine de stations, je voudrais profiter de ce dernier trajet pour remercier ceux et celles qui m’ont aidé à accomplir cette odyssée jusqu’à son terme, les nombreux anonymes et modestes célébrités qui m’ont offert le gîte et quelquefois le couvert, les anciens champions qui m’ont dépanné d’un peu de tabac, l’âne Galibier, et les Soeurs Labèque.
Enfin, je voudrais saluer la direction de Sport&Erotism pour leur soutien et leur totale ouverture d’esprit, ainsi que le jeune et prometteur Sylvain Paris-Brest, qui n’a pas hésité à me suppléer au pied levé lors de mes journées de RTT.

Descendu Gare de l’est, je constate que Paris n’a que très peu changé, à l’exception de l’effacement total du logo Paris 2012, remplacé par des touristes japonais.
Mon veston en tweed encore chiffonné de nuits passées dans les granges, les poches gonflées de notes de frais, je me précipite au siège de S&E, afin de m’y faire promptement remboursé.
Hélàs, là-bas, personne, hormis Paris-Brest, les pieds sur mon bureau, qui dort.
Mes posters de Giuseppe Saronni ont été décrochés et roulés, car, m’explique mon jeune collègue, la direction a décidé un réaménagement total de l’espace travail. Dès demain, je bénéficierai d’un endroit plus petit et plus pratique. Peut-être même, m’avoue-t-il sans s’avancer, n’aurais-je plus besoin de sortir de chez moi.

De retour dans mon appartement sous-loué pour le mois à l’un des frères Simon (qui devait s’inscrire à la fac), j’ai l’heureuse surprise de constater que rien n’a été déplacé. Plus curieux encore, je retrouve sur la table un stylo bleu que j’étais certain d’avoir emporté.
Les plantes, mortes, et le téléviseur encore chaud des retransmissions d’étapes, le voyage s’achève.

A travers les stores, le périphérique ramène au bercail les témoins encore éberlués de la plus terrifiante épreuve sportive jamais jaillie du coeur de l’homme.
L’atmosphère elle-même semble se détendre, et les peintures, au lendemain de l’arrivée du Tour, laissent apparaître leurs premières fêlures.
L’hiver est là.
Il faut dés ce soir réapprendre à s'alimenter.

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Paris.

*La direction de S&E a décidé d’offrir à Pascal D’Huez des vacances bien méritées. Vous le retrouverez à partir du 15 août pour une nouvelle saison en Elite 1.

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SAINT-ÉTIENNE / ÉTAPE 21

24.7.05

Le Tour a distribué la plupart de ses lots, et s’achèvera ce soir par la traditionnelle petite fête au Lido. Les coureurs retrouveront bientôt peluches fétiches et savates.
Il était grand temps, car les filles de la caravane sont lessivées et les chroniqueurs peinent à se renouveler.
Indifférent à la fatigue, à l’heure où certains fêtent au Champagne l’entame de la der des ders, j’entre en Saint-Etienne, sous des cordes.

Mes jours de course sont à moi aussi comptés, et je suis pris d’un doute affreux. Ai-je convenablement rempli ma tâche de suiveur ? Ai-je suffisamment fourni à l’amateur pointilleux les anecdotes et tuyaux de turfiste qui lui auraient permis de connaître les vainqueurs d’étape avec une avance de deux jours ?

Résolu à me rattraper, je me rends à l’hôtel Astoria où faisaient escale, la nuit dernière, les équipes Davitamon et Bouygues.
Or, il règne en ville une effervescence immense, car on prépare le 30ème anniversaire de la finale perdue des Verts contre Münich, et nombres d’anciens Stéphanois émérites ont fait le voyage.
Avec un aplomb qui me vient de ma mère, je me glisse dans la file sortant de l’autocar, entre Oswaldo Piazza et Repellini (ou Sarramagna, -avec le temps, tous ces gars-là se confondent), feignant de plaisanter et d’être de la bande.
A l’hôtesse qui pointe nos noms en souriant, je prétends m’appeler Patrick Revelli, à propos duquel on m’a dit, une fois, que je partageais une vague ressemblance.
Je profite des embrassades consécutives à l’arrivée d’anciens Münichois pour m’emparer de la clef, et disparaître chambre 29, avec une poignée de secondes d’avance sur la femme de ménage.

Vous rappelez-vous les premiers mots prononcés par les profanateurs du tombeau de Toutankhamon ? Je les ai pourtant sur le bout de la langue en pénétrant cette orgueilleuse chambre double, qui sent encore bon le baume après-effort et le gel fixant.
Sur l’un des lits, un Pif; sur l’autre, un Entrevue. A en juger par l’absence de Mobicartes dans la corbeille, je suis ici dans l’antre d’une équipe qui dispose de forfaits gratuits.
Ayant enfilé des gants de latex, je procède à divers prélévements. Kleenex, cheveux, rognures d’ongles, cotons-tiges, sont soigneusement rangés dans une pochette plastique, pour examen. Sous le lit, je découvre encore des reliefs de nourriture, du Choco BN écrasé, et une pâte de fruits à moitié dévorée où l’on peut aisément reconnaître l’empreinte des incisives de Didier Rous.

Fenêtres closes, je respire à grands traits l’air confiné, encore imprégné de souffrance et d’angoisse, comme si l’on avait procédé ici, tout à l’heure, à un barbecue de champions.
Croisant mon reflet dans la glace, je m’y vois porteur du maillot à pois, mais ce ne sont que des projections de sauce tomate, causées par la proximité d’une plaque électrique, où nos deux larrons ont certainement tenté de se mijoter un frichti.

Béat, j’ai du alors m’endormir avec la télé, car j’ai fait ce rêve étrange du peloton roulant au fond de la mer, parmi les anémones et les coraux centenaires. Tel un mérou paisible, Jan Ullrich accompagnait Lance Armstrong, impérial, qui respirait par des branchies…

J’ai été réveillé à 19h par de violents coups de poing dans la porte.

Le croirez-vous ? Il s’agissait du chanteur américain Joe Cocker, actuellement en tournée, accompagné de son bassiste.
Donnant plusieurs concerts dans la région, il avait choisi de ne pas changer d’hôtel, et occupait cette chambre depuis trois jours déjà.
Passé notre étonnement mutuel, nous n’avions plus rien à nous dire, et j’optais pour la fuite.

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Saint-Étienne.

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HOMMAGE À LANCE ARMSTRONG EN COMPAGNIE DE L’ÉCRIVAIN CLAUDE PLAGIAC / ÉTAPE 20

23.7.05

Journée hommage à Lance Armstrong au Puy-en-Velay.
Lancer de ballons, opération pièces jaunes, dons du sang, étape suivie sur écran géant, la grande attraction demeure cependant l’atelier d’écriture animé par l’écrivain corrézien Claude Plagiac sur le thème “Lance Armstrong, ce héraut”.

Plagiac, la soixantaine bedonnante, cheveux gris mi-longs, est bien connu des amateurs de littérature indépendante. Ami d’Allen Ginsberg, il aurait eu une aventure avec la chanteuse Nico, et se considère lui-même comme un authentique poète de la Beat.

Assis dans les rangs d’une classe de l’école primaire, nous sommes une petite dizaine à tenter notre chance, l’écriture d’une hagiographie sous les conseils inestimables du poète en personne.

“Comme Armstrong, ne vous dispersez pas dans les métaphores d’un jour”, nous prévient-il, “travaillez plutôt votre swing à la maison, et méprisez les classiques.”

A cours d’idées dès le début de l’épreuve, je jette un oeil sur la copie de mon voisin, lequel attaque tête baissée par une audacieuse comparaison avec Yul Brynner et son escouade de mercenaires…Armstrong vient chaque année délivrer le village mexicain situé en haut de l’Alpe-d’Huez ou de la Mongie. Il n’a rien de mieux à faire que de faire régner la paix et la justice partout où il passe, sauf, bien sûr, au Texas. C’est un dégueulasse.
Le style n’est guère plus brillant chez ma voisine de droite, une petite femme boulotte, elle aussi férue de western, qui s’arrête à chaque virgule pour réajuster ses lunettes sur son nez en sueur.
Armstrong, écrit-elle, c’est ce soldat sudiste qui, ayant retiré à mains nues la balle qu’il a prise dans le ventre, pénètre dans le ranch en feu, sauve le père et sa fille, l’épouse, devient un héros, puis Président des Etats-Unis.

“Trouvez votre voix, et n’essayez pas de copier les anciens”, nous rappelle fort pertinemment Plagiac en abattant sa règle de bambou sur le bureau, “Que se serait-il passé si Armstrong avait tenté de copier Hinault, hein ?…Et bien aujourd’hui, il aurait une ferme à Yffiniac.”

Sans plus d’inspiration, j’observe la fin du contre-la-montre sur l’écran gonflable installé par les services de la ville, qu’on aperçoit par la fenêtre. La ligne franchie, un homme s’en va, les mollets tendus par l’effort et le casque profilé à la main. Des blondes sont là pour l’accueillir, dont on ne sait pas très bien laquelle est sa mère et laquelle est sa femme. Une fois qu’il s’est assis, sa progéniture l’assaille. Trois moutards jouent à escalader un dieu, tandis qu’il répond à la télévision qu’aujourd’hui encore, il a souffert pour tenir à distance Ullrich et Basso.
L’interview terminée, le service d’ordre se met en route. Par talkies-walkies, des hommes en cravate commandent à des voitures de se ranger. Des portes coulissent, un hélicoptère apparaît. Trois gardes du corps l’emmènent manger des pommes de terre dans un endroit tenu secret.Les moyens de la NASA au service de Lucien Petit-Breton.

Une fois encore, je suis agréablement surpris qu’aucun acte de malveillance n’ait touché Armstrong au moment où la foule est compacte et qu’il serait facile de l’atteindre.
Il faut croire que ses plus vils ennemis eux-mêmes sont impressionnés par son aura.
Vainqueur du triathlon des enfants de fer à l’âge de treize ans, l’Américain, increvable, restera pour avoir ajouter à la souffrance régulière, l’épreuve du cancer, généralement réservée aux non-sportifs.
Plus seul encore que dans la montée d’Hautacam, mieux que Coppi, plus fort qu’Eddy Merckx, il a pris le petit chemin escarpé du Royaume des Morts, et affronté en simple piéton les couloirs d’hôpital, et le Platinol.
Donné pour perdu, il a survécu grâce à la chimie. Il est devenu une sorte de Steve Austin, un surhomme que sa force rend suspect et prive d’une vie normale.

Passant dans les rangs, le poète de Tulle se penche derrière mon épaule, sort un stylo rouge, et biffe mon paragraphe.
“Chez Plagiac, il faut être humble”, me dit-il, “comme le coureur, il faut accepter de redescendre la pente quand elle n’a pas été suffisamment bien montée”.

Le concours s’achève.
Il est dix-huit heures.
Plagiac termine de lire son long poème épique par ces mots:”Soleil couille coupée”.
Un silence d’une minute suit, conformément à la volonté de l’écrivain, qui avait demandé au public de ne surtout pas l’applaudir. Majestueux, il se saisit de sa veste souple couleur lilas, et sort en direction du Restaurant du Coq, accompagné de l’adjoint à la culture.

Seul bémol, les infirmières de la Croix-Rouge révèlent à l’instant que l’échantillon de sang A+ offert en matinée par le poète laissait apparaître un taux hématocrite de 52%.

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Le-Puy-en-Velay.

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L’HOMME DE L’ÉTÉ 75 / ÉTAPE 19

22.7.05

Mes pieds me font souffrir depuis la sortie des Pyrénées, par la faute de grosses ampoules aux talons.
Pour me soulager, je suis obligé d’enfiler une double, voire une triple épaisseur de chaussettes, au risque d’entrer en hypersudation. D’abandon pourtant, il ne saurait être question, et c’est encore en sifflotant que votre serviteur s’en va aujourd’hui par le vallon de Valcroze, aux alentours de Mende, une région à fossiles que des géologues dégagent au peigne fin, en écoutant l’étape.

J’y ai rendez-vous avec une authentique légende, un personnage ayant fait le choix courageux de rester dans l’ombre, un méconnu du nom de Michel Max, l’auteur du coup de poing à Merckx dans la montée du Puy-de-Dôme 75.
Sexagénaire bedonnant aux cheveux gris mi-longs, polo défraîchi, jean passé de mode, il vit dans un bungalow qu’il s’est lui-même bâti avec des tôles et des chutes de placo, dans un bout de clairière situé en zone éboulable.

“Dieu sait si j’aimais Merckx !” me dit-il, “toute cette affaire n’a été qu’une regrettable méprise”.
Venu ce 11 juillet depuis Issoire avec sa femme et ses deux enfants, Michel se souvient que le soleil tapait fort. Quelqu’un lui a-t-il passé un bidon qu’il n’aurait pas du boire ? Il n’en sait plus rien. Tout s’est passé très vite.
Un maillot jaune, un éclat de lumière, la menace d’une foule hostile autour de son champion, l’envie de bien faire, et le coup qui part, dans le foie (“là, juste sous la côte”, se vante-t-il). Bête, idiot, lamentable.
“Qu’est-ce que la presse n’a pas dit sur moi ?…Ils ont été jusqu’a écrire que j’étais un abruti…Se rendent-ils compte qu’on peut briser un homme avec des mots comme ça ?”

Ensuite, le public le prend à partie. Quand Merckx redescend, souffle coupé, pour reconnaître son agresseur, Michel s’est enfui.
Peu de temps après l’affaire, c’est sa femme qui s’enfuira à son tour. Ne supportant pas d’être l’épouse de l’homme le plus insulté de France, elle partira s’installer aux Etats-Unis, dans un petit village de l’Oklahoma, avec les enfants, qui doivent être devenus grands.

Viré de Radio-France où il avait un petit poste, réinsérable nulle part, Michel a traîné sa pancarte dans le dos jusqu’à ce trou de Lozère où il est venu chercher l’oubli. Aujourd’hui, il fait un peu de CB, et se nourrit grâce aux pièges posés aux alentours.
Il s’est fait interdire de Tour de France, la mort dans l’âme. “C’est dommage, parce que j’adore les coureurs, et quand je vois comme ils souffrent, j’ai bien envie d’aller les pousser dans le col”.
Je lui promets de l’emmener avec moi l’année prochaine dans une belle arrivée au sommet.

Plusieurs fois, il a tenté de contacter Merckx pour l’inviter autour d’un bon lapin. Mais ses lettres, auxquelles il avait pourtant joint un timbre, sont restées sans réponse.
A chaque Noël, Bernard Thévenet lui fait expédier une boîte de marrons glacés. Voilà tout.

Vers 16h, il allume sa radio amateur, et la règle sur la fréquence de Radio Tour.
Passant en revue la bande, il énumère les équipes correspondant à chaque tranche.
“Tu vois, me dit-il,-tandis que nous parvient la voix de Marc Madiot-, on est sur la fréquence de La Française des Jeux !”

J’en profite pour me saisir du micro, et glisser quelques conseils à Sandy Casar, arrivé dans la bonne échappée à quelques kilomètres du but. Malheureusement, larsens, brouillage, ou simple trac ? Ma voix se confond avec celle de son directeur sportif, et l’espoir Français, trop peu expérimenté pour bien m’entendre, laisse filer la victoire à Guérini.

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Mende.

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LA COURSE EST NUE / ÉTAPE 18

21.7.05

Si certains s’apprêtent à rejoindre une retraite dorée –je fais bien sûr allusion à Walter Godefroot, le stratège multimédaillé de la T-Mobile- d’autres, moins en vue, pas recompensés par le sort, sentent déjà arriver sur leurs talons la fourgonnette jaune citron du chômage, et n’ont plus pour recours que d’observer le visage sans expression de leur directeur sportif pour tenter d’y lire leur avenir.

On oublie que le Tour, c’est aussi, pour les trois-quarts du peloton, une belle occasion de faire des économies d’imprimante. Une échappée en milieu d’après-midi profite plus qu’une campagne de CV au coeur de l’hiver.
C’est le moment de se faire connaître, et prendre un bon relais équivaut à mettre sa photo sur le dessus de la pile.
Malheureusement, avec la concurrence galopante, s’être montré ne suffit plus toujours. La précarité avance, elle grignotte jusqu’aux marbrés du ravito, reduits de moitié chez l’équipe Bouygues pour insuffisance de résultat. De la même façon qu'un travail ne permet plus forcément de se payer un logement, le coureur émérite qui réussit à épingler le prix de la combativité un jour sur deux, n’est plus certain de retrouver une équipe en fin d’année.

Ainsi, hier, en lisant le journal, Christophe Moreau apprend que son contrat ne sera pas renouvelé, malgré les efforts consentis et ses excellentes relations avec la direction. Vinokourov aurait déjà fait ses cartons et commandé un nouveau papier peint. Quatre ans de boîte, et voila comment on te remercie. Tu arrives un matin à l’échauffement, et tu trouves quelqu’un d’autre dans ton cuissard.
Les copains s’écrasent pour ne pas subir le même sort, et d’ailleurs, personne n’est syndiqué.

Dans les rangs francais, on emmène petit mais on en a gros. Plusieurs, ouvertement, ont dejà fait part de leurs doutes sur la différence de niveau qui les sépare des meilleurs. On aimerait en avoir le coeur net, mais les exemples de Bassons et Simeoni, exilés dans des contrées plus lointaines encore que celles d’où Hamilton et Millar regardent le Tour, ne poussent pas à la confidence.
Comme c’est la tradition, les coureurs traversent la campagne dans le soupçon. Le plaisir teinté d’amertume ressenti par le fanatique rappelle certains chocolats noirs riches en cacao.

Dans le peloton, on se regarde en chiens de faïence.
Ces jeunes Francais de la génération Tchernobyl seraient-ils donc les seuls à ne pas avoir été touchés par le nuage de poudre de perlimpimpin ? Et si oui, comment font-ils ? Qui sont les salauds qui les approvisionnent en eau plate ?

Arrivé à Revel vers 16 heures, j’ai trouvé hébergement dans un squat tenu par une assoce, au fond d’une ancienne manufacture de liqueur. Parrainés par l’ancien maillot jaune Jean-François Bernard, ils espèrent échapper à l’expulsion prévue à l’issue du mois, afin de faire place aux bulldozers et à l’édification d’un complexe aquatique.

Sur le poste menacé de saisie, j’ai le loisir d’observer Rasmussen, qui, certain de voir son contrat reconduit, profite de la fin du Tour pour soigner son image. Conscient que son clownesque maillot a pois lui va aussi bien qu’un bandana à Vladimir Poutine, il tente d’apparaître en joyeux farceur. Pour preuve, cette punaise qu’il aurait glissé sur la selle de son rival Jan Ullrich, à l’occasion de l’un de ses rares passages en danseuse, et qu’un spectateur tendait fièrement à la caméra dans la côte de la Croix-Neuve.

Pascal D’Huez, envoyé special. Revel.

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LA GRANDE ÉVASION / ÉTAPE 17

20.7.05

La pâte à dentifrice, sortie du tube et répandue sur la carte de France en forme de tracé du Tour, nous offrait aujourd’hui l’une de ces longues étapes de plaine où le peloton, encore abruti de montagne, ne sait plus très bien ce qu’il fait.
Un laisser-aller coupable, aux environs de midi, l’a conduit à se dédoubler en une copieuse échappée, chaque équipe ou presque ayant envoyé une délégation participer à cette expérience d’ébriété collective au vent du Sud-Ouest.

Ce soir, bien que n’y étant pas invité, j’aimerais profiter du vernissage du peintre palois Munos pour porter un toast aux 17 valeureux du kilomètre 38 qui, sans chapeaux ni calculs, ont quitté le vaisseau-mère sans savoir de quoi demain serait fait.
Si le trou (25 minutes) n’avait pas été résorbé d’urgence par ses coéquipiers T-Mobile, l’espiègle Oscar Sevilla aurait pu endosser le maillot jaune à la stupéfaction générale.
L’expression « A la Sevilla » serait alors entré dans le langage courant, et le Premier Ministre, interrogé sur les mauvais chiffres de la consommation, aurait appelé les Français à faire une Sevilla pour le dernier semestre.
Mais voyez comme nous sommes : A peine la course offre-t-elle un peu de divertissement que nous rêvons déjà de choses qui nous dépassent.

Le moment qui nous sépare du pot de départ à la retraite de Lance est compté, et je persiste bêtement à espérer que le tunnel percé au cale-pied par ses rivaux depuis sept ans soit prêt à temps pour la grande évasion, demain, vers Mende. Les Discovery font bien de ne dormir que d’un œil, car, motivés comme jamais, certains pourraient être tentés de partir dans la nuit creuser l’écart.
L’annonce de la présence de Lance l’année prochaine sur le Tour, dans la voiture de Johan Bruyneel, a décuplé les forces d’Ullrich, qui ne supporte pas l’idée de passer un nouvel été avec le mec de sa première petite amie, celui à qui tout réussit, lui à vélo, l’autre derrière, en bagnole, lui criant « Vas-y Poupou ».

Jan est encore amoureux du Tour.
D’ailleurs, la veille du départ, dans son sommeil sans doute, il s’était fait de lui-même un suçon.

Il fait semblant d’en vouloir à Rasmussen pour une vague histoire de troisième place, et de photo-souvenir avec l’arc de triomphe en fond, mais ce n’est qu’un prétexte.
L’analyse n’est pas de moi, mais de Munos, le peintre favori des femmes, le coloriste de la carte du tendre, avec qui je m’entretiens autour d’un kir.
Artiste à la destinée atypique, il a commencé au début des années 90 avec d’austères amoncellements de béton, fendu, gratté, souvent précontraint. Victime d’un cancer, il en a réchappé, devenant au terme de sa guérison un aquarelliste sensible, capable en une nuance de saisir des sentiments aussi complexes que le désir, l’envie, ou la luxure.
« Avez-vous remarqué, cher Pascal, à quel point l’effort cycliste –surtout en montagne- fige les visages sous des traits semblables à la fièvre amoureuse ? »
- Oui, lui réponds-je. Vous remuez là une profonde douleur, Munos. En regardant la télé tout-à-l’heure, j’ai cru être aimé d’un homme. Et bien non, c’était du vent. Il montait simplement un col de deuxième catégorie.

La course qu’on croyait moribonde a repris de la vigueur.
A ce rythme-là, à quoi va-t-on assister demain ? l’abeille Vinokourov, et son faux-bourdon Jan Ullrich (dont il faut saluer la naissance au panache), vont-ils persister à agacer l’apiculteur Armstrong après l’avoir dépouillé de sa combinaison spéciale en Popovytch ? Le zombi Rasmussen va-t-il mordre Basso au pif pour en faire l’un des siens ? La lutte s’annonce sans merci car les comptes restent à régler, et ce Tour, souhaitons-le, ne nous a pas encore donné notre comptant de castagne.

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Pau.

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SUIVRE LE TOUR PEUT NUIRE / ÉTAPE 16

19.7.05

Pour rallier Saint-Lary, j’embarque aux côtés d’un transporteur de pêches, un basque fanatique d’Iban Mayo, qui a prévu de faire un crochet par Andorre.
Son cousin, qui bosse dans l’électricité, a eu l’occasion de refaire l’installation d’Armstrong, à Gérone. « Chez lui, tout est en forme de vélo ! », m’explique-t-il, « les interrupteurs, c’est des manettes de freins…C’est jaune partout ».
L’idée lui serait venue en allant visiter la maison voisine de Salvador Dali, dont il est fan, à Figueras.
Il laisse la lumière allumée en permanence, il s’en fout, il recharge chaque hiver les accus en s’entraînant sur son home-trainer. Lorsque le courant a été coupé l’hiver dernier à cause d’un pylône effondré, les gens du coin ont pu continuer à se laver à l’eau chaude grâce à de vieux échauffements de l’Américain, emmagasinés dans des galettes de cuivre.
Du coup, les habitants l’aiment bien. Il leur amène aussi des touristes, en général des militants anti-dopages qui viennent fouiller les poubelles, et, bredouilles, restent pour la semaine.

Brouillard épais. Les phares d’autres camions surgissent au dernier moment dans de tonitruants coups de klaxon. Nous empruntons le Port d’Envalira où une plaque déposée par les Amis de Jacques Anquetil rappelle qu’il faillit perdre ici le Tour 1964 pour un méchoui consommé lors de la journée de repos, et quelques gorgées de sangria bues à la paille dans une baignoire.
En souvenir de cet épisode, se tient ici chaque été le concours du plus gros mangeur de rognons. Mon chauffeur connaissait le dernier lauréat, un Aragonnais de 19 ans, qui s’est tué en revenant, dans la descente.

Le Tour qui s’achève cette semaine constituerait un bon stage d’été pour les apprentis infirmiers. Bronchites, furoncles et prurits ; en plus de l’otite de Botero, on trouve pas moins de trois vers solitaires (Karpets, Tombak, Botero encore), ainsi qu’un très bel exemplaire du vulgus cariossa, un champignon plantaire rare (le Colombien Botero).
Je ne m’étendrai pas sur la liste des soucis d’ordre psychologique : mélancolie, double-personnalité (rouleurs se découvrant grimpeurs, et inversement), sentiment d’invisibilité (un cas, celui de Vinokourov, repris par ses coéquipiers chaque fois qu’il tente de s’échapper), blues du grupetto, insomnies, crétinerie des Alpes.

Les derniers enjeux de ce Tour 2005, le maillot vert, la troisième place, le deuxième meilleur Français, ne sont rien par rapport à l’unique question qui taraude encore les rivaux lessivés de Lance Armstrong : Que faire en août ?
« Vivre en Andorre », peut-être, comme nous y invite la banderole sous laquelle nous nous garons.

Au cours de la fameuse quatrième semaine, toutes les attitudes sont permises. Il y a ceux qui dorment, ceux qui repartent à l’échauffement, ceux, enfin, qui se laissent aller à la décadence la plus débridée, afin de brûler le stress accumulé pendant la course. Pour les courageux qui avaient fait une préparation idéale en juin, et qui finiront dimanche à plus de deux heures, la tentation est belle de se mettre à la boisson.

Nous chargeons des cartons remplis de cigarettes.
Il y en a pour une vraie fortune, que nous glissons sous les cageots de pêches, là où ils sont supposés inreniflables.
Le temps de se reconforter d’un verre de vin et de chorizo, nous repartons, franchissant tour-à-tour le Portillon, Bagnères-de-Luchon, puis Peyresourde.
Les noms des coureurs peints sur la route forment une dentelle serrée et illisible. Parmi eux se trouve sans doute celui du vainqueur du Tour. Mais comment le reconnaître ?

Tandis qu’à la radio, le vaillant Oscar Pereiro rend justice à l’attaque en s’offrant l’étape, notre vaisseau, pris dans les derniers lacets, commence à marquer de sérieux signes de fatigue.
Nous calons dix fois, jusqu’à ce qu’un barrage routier, caché au sommet, nous demande de stationner.
Contrôle-surprise.
Je sors de l’habitacle en riant.
« Rangez vos fusils, gendarmes !…Je suis Pascal D’Huez, l’ami des champions, et je vous apporte ce chorizo en ami. »

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Préfecture de Police de Saint-Lary Soulan.

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DISCOURS DE PARIS-BREST À LA XIVème CONFÉRENCE INTERNATIONALE DU DEUX-ROUES

18.7.05

interim2g

Messieurs,

Applaudissements nourris. Le nom de Paris-Brest est plusieurs fois scandé.

L'Histoire retiendra que le dernier Tour de France se déroula pendant l'année du Brésil, et qu'il ne dura que deux semaines.
Les suivants ne seront plus que des célébrations effectuées dans les bons offices du Tourisme.
Du dernier lundi au dernier dimanche, RTT pour tous.
Armstrong avait programmé dès le printemps ses vacances mi-juillet : une balade en vélo de Mourenx à Paris avec quelques potes.
La semaine qui s'annonce servira donc à préparer le public à la physionomie des prochains Tours : victoire d'un français au Puy-en-Velay ou à Vulcania, escarmouches de mini-champions sur le rabais à Mende, casquettes Tour de France moitié prix sur e-bay.

Epreuve à part, burlesque vestige de l'éternité, depuis un siècle la France accueillait le gratin du cyclisme de l'Europe de l'Ouest pour une partie de manivelle sous le cagnard estival.
C'était l'occasion de délimiter les limites géographiques de notre pays, de les reconnaître et, partant de là, de procéder à une immense auto-célébration de nos vignobles et de notre esprit frondeur.
Parfois, un italien, un belge, voire un espagnol ou un hollandais emportait la mise mais au final, la France continuait à mener chez elle l'Europe aux points et aux cuisses, en l'absence systématique du Royaume-Uni.
Maîtresse de son territoire, la République gardait la ligne et le pays de Mendès assurait l'équilibre de la guerre froide.

Des sifflets retentissent.

Messieurs, je vous pose la question :

Notre épreuve sauvage et adorée saura-t-elle garder son prestige à présent qu'un immense champion prétend l'avoir par sept fois domestiquée ?
Reverrons-nous des Bernard Hinault teigneux et des Anquetil froids comme une chambre à air Campagnolo jetée dans la Durdent ?

"France, où est ta colère ?" demandait avant-hier lors d'un après-midi fooding mon ami Paris-Mulhouse à la chanteuse des Sucettes à l'Anis, alors que nous goûtions le plat qu'elle avait amenée pour l'occasion, une tourte d'endives au tofu.

Nous eûmes alors, Mulhouse et moi, la pépie. De la bière, du pif ! France nous proposa du Panach'. Eh quoi ! C'est donc ça, le panache ? Debout ronchons ! Debout courroucés ! Debout colériques ! Debout les gredins à face d'andouille !

Bien sûr, il serait facile d'imaginer que la magie du Tour a plié les gaules. Que depuis qu'Hinault a intronisé LeMond successeur, Le Monde fait la loi en France, et pas qu'en matière de cyclisme. Soyons réalistes. Pendant combien de temps le monde pourra-t-il tenir si la France le laisse tomber, et ne le nargue plus de sa prétentieuse morgue ? Dix mille ? Cent mille années ?

L’équipe Cofidis quitte la salle.

Le mur de Berlin écroulé, la France se laisse aller et doit à présent, à force de rouler petits bras, admettre la supériorité d'un crack texan, ami de Bush et des nouvelles technologies, redoutable travailleur, coureur transgénique Microsoft sans bugs ni testicules, sans non plus aucun sens de l'histoire (il méprise les classiques et ne rit jamais aux blagues de blondes.)
Cela va-t-il durer encore longtemps ?

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Non.

Monsieur Armstrong, ne pensez pas gagner un huitième ou un neuvième tour, la France qui en connaît un rayon s'apprête à délaisser le rôle de gentil organisateur et à retrousser la peau de chamois. Allez plutôt demander un strapontin pour commenter le prochain tour aux côtés de M.Sannier, et évitez-vous l'humiliation d'une déculottée infligée par le team S&E.

La direction de Sport & Erotism, consciente de la nécessité pour la France de générer des coureurs capables de gravir les cols en 42X15, a en effet d'ores et déjà décidé de créer une nouvelle équipe qui rejoindra le Pro-Tour dès 2007.
Des coureurs amateurs de cigares et de Chablis, l'oreillette branchée sur Rires et Chansons au moment du sprint, sauront faire chanter nos couleurs et multiplieront les tactiques les plus burlesques afin que le sport embrasse avec la langue les terres de la romance, tandis que des écrans géants retransmettront à l'arrivée de chaque ville-étape, des duos de variété entre Yvette Horner et Vincent Barteau.

A Mourenx, en présence de Messieurs Armstrong et Bambuck, le 18 juillet 2005,

Paris-Brest.

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L’ÉTÉ DE LA DISCO / ÉTAPE 15

17.7.05

La terrasse du Café des Glaces, à Tarascon. Un banana-split, il est midi.

Je déplace minutieusement des paillettes de sucre coloré le long d’une pente de Chantilly, taillée à la cuillère en forme de col de Peyresourde.

A une famille de Néerlandais, j’essaie d’expliquer la méthode pour battre Armstrong. L’obliger à mener le tempo, le laisser filer, revenir, casser le rythme, puis au bénéfice d’un relais, l'isoler sur le côté de l'assiette.
Du doigt, je creuse une pente dans le chocolat. J’y mets du sucre glace pour simuler les gravillons. Avec l’ongle, je pousse les copeaux T-Mobile qui, conformément à mon souhait, glissent à toute vitesse sur la glace fondue.
Au bas de la banane, Ullrich a déjà repris deux minutes à Armstrong, à l'agonie, représenté par un mégot.
Pour bien décrire la montée vers Saint-Lary, j’ai besoin d’un autre dessert. Si possible avec plus de Chantilly, car j'en raffole. Fasciné, le père de famille ouvre son porte-feuille et fait signe au patron qui, hélàs, très à cheval sur la nourriture, m’invite à foutre le camp. Dommage, car mes Néerlandais auraient bien aimé assister à l’attaque des Rabobank sous forme de Tic-Tac.

Je profite de l’échappée-fleuve pour me laisser glisser en barque sur l’Ariège. Au confluent de l’Aston, j’aperçois l’ourse Mellba, venue s’abreuver. 1 mètre 90 pour, -à vue d’œil-, 120 kilos, une morphologie de rouleur qui l’empêcherait à coup sûr de jouer les premiers rôles dans la pente. Fort de ma position, je l'insulte en passant, avant de m'allonger de nouveau, porté par le courant.

Malgré les cent kilomètres qui me séparent de la course, je crois entendre les hourrah répercutés par les montagnes et le vent favorable.
Peut-on s'imaginer pareille chose ? Les cols surpeuplés des Pyrénées connaîtront ce week-end la densité d’une ville comme Tokyo.
Bien que la course soit déjà jouée, l’affluence ne mollit pas, et les applaudissements jaillissent par réflexe au passage des coureurs, dont même en montagne, on ne reconnaît pas la moitié. Que fête-t-on exactement ? Le peloton est l’escorte de quelque chose, mais quoi ?

Bandana dans les cheveux, maillots à bretelles et pantalons retroussés jusqu’aux mollets, de jeunes mères divorcées, présentes par milliers depuis le départ de Noirmoutier, semblent nous apporter la réponse. Habituellement insensibles au sport, elles viennent pourtant fêter ceux qui, en décrivant chaque été le territoire national, nous rassurent sur la pérennité de notre histoire collective.
Le Tour, qui ne change pas et ne meurt jamais, possède l’effet apaisant du Nutella.
Sans même avoir pris un magazine, elles viennent s’asseoir quatre heures dans un talus, attendre des individus qui ne s’arrêteront pas, parce qu’elles ont eu un grand-père qui supportait Luis Ocaña.
Comme le sac en rafia d’où dépasse leur bouteille d’eau minérale, le Tour sent bon les années soixante et le plein-emploi. Bon cinéma, il se tourne dans un décor idyllique de familles réunies sous des toits de chaume, et de flirts d’été dans des cabanes, au fond de forêts survolées par l’hélico.
Comment ne pas en être accroc ?
Elle est retrouvée. – Quoi ? – L’éternité. C’est le soleil allé avec les Banesto.

J’arrive à la résidence thermale du Grand Tétras, juste à temps pour suivre le Vélo-Club dans un bain bouillonnant où m’attend Eddy Merckx, familier du lieu depuis qu’il est venu y suivre sa cure d’amaigrissement.
Comme je lui demande le nom du vainqueur, le Cannibale lâche un rot terrible, avant de disparaître tête sous l’eau, dans un remous de titan.■

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Pascal D’Huez, envoyé spécial. Ax-les-Thermes.

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COURONS À CÔTÉ DES COUREURS / ÉTAPE 14

16.7.05

D’entrée, l’étudiant en médecine qui m’a pris en stop depuis Digne a tenu à me dire toute la vérité sur le vélo.
Selon un journaliste ami de son père, Armstrong profite de son cancer pour se faire administrer des produits auxquels les autres n’ont pas droit. Il se ferait faire des certificats de complaisance, sous l’œil bienveillant de l’armée américaine, désireuse de se fabriquer des surhommes en prévision de la prochaine guerre contre la Corée.

Jean-Marie Leblanc est au courant, mais s’écraserait par peur des représailles. Déjà, en 1999, suite à un sous-entendu, il aurait retrouvé des éraflures sur sa bagnole.
- « Tu trouves pas ça bizarre qu'on sache rien ?», me demande-t-il, l'air entendu.
Or, comme il reste encore cent bornes, je suis obligé de passer à l’offensive. Profitant de notre arrêt à l’Arche, un restaurant d’autoroute, je sème mon apprenti toubib sur une accélération, en prétextant un tour aux toilettes. J’attends là un bon quart d’heure en lisant la Provence, prenant soin de ne tourner la page qu'au moment où il aura cessé de frapper à la porte.

Le reste de l’après-midi, enfin seul, je profite de la climatisation.
Je suis la course en vaquant dans les rayons. Lecture de Maisons & Travaux, Beaux-Arts Magazine, Astrapi, entrecoupée de frissons. Entré à 13 heures, j’en sortirai à 18, avec un paquet de madeleines longues entamé.

A l’assaut du Col des Pailhères, les T-Mobile tirent Vinokourov comme un coup de feu, pour prévenir Armstrong qu’ils sont en colère et vont l’attaquer.
Puis, ils vont rechercher la douille, et tentent l’entame de laborieuses négociations, toujours infructueuses car la partie la plus forte n’a besoin de rien, et l’autre, dominée, ne lui est pas utile du tout.
Au vu de ce nouvel épisode, la reconversion d’Ullrich pose d’ores et déjà problème.
Peu probable en directeur sportif, il se verrait bien businessman, à la tête d’une petite affaire d’import/export. Avec Klöden, ils projettent de commercialiser du matériel d'escalade pour obèses, ou personnes incontinentes. Un gros marché, pensent-ils.
Un conseiller d’orientation serait bienvenu à l’hôtel, le soir après le bridge.

De son côté, c'est son truc, Armstrong rend chacun un peu triste.
Avant d’enfiler le jaune à sa place, il faudra à nouveau se farcir l’automne, un hiver ignoble et boueux, un froid polaire sans courses, jusqu’au printemps, où l’espoir reviendra avec le Tour des Flandres.
Ce soir, malgré la chaleur, ça sent déjà les cartables.
Pour les battus, l’été 2005 est terminé, et c’est sous le maillot gris souris du chagrin qu’il va falloir retourner à Paris, puis en Province.
Plus que jamais, il convient de courir à côté des coureurs.
S’y préparer la veille, choisir une tenue confortable, et trouver un endroit propice. Dans sa langue natale, il faut dire au champion ses blagues favorites, après s’être renseigné sur sa vie, lui parler de sa femme, qui le regarde, de sa famille restée au pays, et de son chien. Si possible, donner des nouvelles. Enfin, s’il reste du souffle, parler de soi, lui faire comprendre qu'auprès de la vôtre, il a bien de la chance de mener une vie pareille, même si dans la pente où vous venez de lui verser une bouteille d’eau sur le crâne, il se sent un peu en-dedans. Evoquer la vieillesse, le licenciement qui plane, la difficulté à joindre les deux bouts.
Oui, demain, et pour les jours qui restent, il faudra courir à côté des coureurs, un peu ivre, sans regarder devant soi, en avalant à grandes goulées l’oxygène raréfié des hautes altitudes, traverser la foule en délire, en se jouant des policiers et de la voiture du commissaire de course qui menace de vous rouler dessus, mais ne le fera pas.

J’utilise le fond de ma Mobicarte pour interroger Laurent Jalabert sur l’antenne de RTL. Puis, en échange de madeleines, je propose à une jeune femme en Golf de me conduire à Montpellier, où se donne un concert des Sœurs Labèque.

Jour avec, je parviens à les accompagner jusqu’à l’hôtel, avant de les baiser toutes les deux.■

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Montpellier.

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LA LAVANDE DONNE DES ENVIES DE LESSIVE / ÉTAPE 13

15.7.05

Charly Mottet dirige aujourd'hui une petite société de voyages, qui propose des excursions surprises à travers Alpes et Préalpes.
Puisqu'il me l'a gentiment proposé, c'est sur le dos d'un âne nommé Galibier, que je poursuis ma route jusqu'à Digne-les-Bains, via la vallée d'Ubaye...

Après l'abandon hier de son coéquipier Manuel Beltran, -un montagnard de premier ordre-, Lance Armstrong a connu une nouvelle journée noire, car c'était aujourd'hui au tour d'Alejandro Valverde de prendre la contre-allée, victime d'un genou douloureux.
Je n'insinue pas que l'espoir espagnol eut été à la solde d'Armstrong, mais plutôt qu'en abandonnant le maillot blanc à Popovytch, il complique la tâche de la Discovery, obligée de courir un nouveau challenge. Sollicité par la gloire, l'héritier Ukrainien ne sera-t-il pas tenté de saisir sa chance et d'économiser ses coups de pédale ?
On peut répondre non, sans risque de se tromper. Mais avouez qu'au moins, moi, j'aurai tenté quelque chose.

Lors de la révélation du tracé du Tour, le rigolo souligne d'un trait rouge les étapes de moyenne montagne, et de deux celles de montagne. Il ignore que le Tour se joue dans ses intervalles, par les faits sans importance qui animent les trajets par train, par avion, ou par bicyclette même, quand une trêve a été accordée par les plus forts. Il en oublie de reconnaître les hôtels, d'interroger le fabricant du lit sur lequel il ne trouvera pas le sommeil, ou de s'informer sur la propreté des toilettes. Le vol de Mulhouse à Grenoble a, par exemple, été un calvaire pour les T-Mobile, du fait d'une porte déficiente. Une heure et demie de retard sur Armstrong, qui laissait déjà présager du pire.

De la bouche d'un ami bien placé, j'apprends ce soir que le sandwich au thon acheté par Ullrich au distributeur de la gare d'Agde est resté coincé au niveau de la trappe de saisie. Outre que ses coéquipiers ont du l'attendre trois quarts d'heure, le champion allemand s'est esquinté le dos de la main en tentant de se faire justice lui-même.
Une telle déveine est dure à admettre, surtout lorsqu'on apprend qu'au même moment, le maillot jaune, sans rien faire, a récupéré deux euros de monnaie dans une machine identique. Décidément, la course n'aura pas gâté Jan.

Tous ces aléas nous font oublier que le Sextuple s'apprête à donner ses toutes dernières représentations. L'émotion gagne. Il achève sa tournée d'adieux sous les pancartes "Armstrong, dégage!", les calicots "Sept ans, ça suffit!" d'anciens militants Jospinistes, et les sifflets d'un public ingrat qui, à l'opéra, préfèrent cent fois un bon Le Mans-Sedan bien accroché.
Dans ces conditions, a-t-il encore en tête de plaire, comme on l'avait annoncé tendrement ? Va-t-il nous gratifier d'un récital-surprise ? D'un rappel ? D'une reprise du grand Led Zep, coiffé d'une perruque fantaisie, dans la montée d'Ax-3 Domaines ?
Espérons-le, car pour la petite fête d'anniversaire, un temps envisagée par ses rivaux, il semble qu'on puisse mettre une croix dessus, personne ne s'étant finalement décidé à faire le gâteau.

Mon petit âne est épuisé. Lui et moi partageons désormais la même odeur.
Comme je pose pied à terre sur le chemin rocailleux de la chambre d'hôte où m'attend un couple éleveur d'huskies, Corinne et Jean-Louis, les moucherons m'escortent plus sûrement qu'Armstrong, les Discovery.
La chaleur monte encore ce week-end, et les têtes pourraient tourner, la déraison s'inviter parmi ces hommes qui n'ont plus rien à perdre, et n'ont plus fait l'amour depuis trois semaines.

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Pascal D'Huez, envoyé spécial. Digne-les-Bains.

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MONCOUTIÉ SAUVE LA RÉPUBLIQUE / ÉTAPE 12

14.7.05

Chers lecteurs, la France va mal.
L’été sensé nous divertir n’a fait que révéler la peinture écaillée, et ce n’est pas à moi, Pascal D’Huez, petit-fils de héros, de vous rappeller ici la somme des affronts que notre beau pays a dû endurer ces dernières semaines.
A l’occasion de la fête nationale, le Président Chirac, interrogé sur l’avenir, -matière qu’il n’avait visiblement pas planchée- a peiné à dénicher des points positifs. Dommage, il lui suffisait de regarder l’arrivée.

Tandis qu’en certains endroits (Toul, Vierzon, La Chaize), on démontait déjà le parquet du bal, les coureurs français soudain décomplexés, ont animé la course comme au bon vieux temps d’avant la guerre du Golfe. Surreprésentés dans l’échappée finale, ils sont parvenus à ne pas se marcher dessus, allant sans mollir, dans un beau style d'attaquants, jusqu’à obtenir les deux premières places à Digne-les-Bains.
Le Président Chirac, s'étant perdu dans la foule bigarée de la garden-party, n'a pu donner la Cofidis en exemple au chômeur français qui se laisse vivre grassement des allocations.

Toutefois, ce n’est pas à l’observateur aguerri du Tour de France qu’on fera croire que cette victoire de Moncoutié pousse à l’optimisme. Au contraire, réduit à un paquet d’activistes geignards et sous-armés, le peloton national s’est tiers-mondisé, au point qu’on permet à l’un de ses représentants (le plus valeureux ou un autre, qu’importe) de gagner le jour de sa fête nationale, en lui donnant un bon de sortie tricolore, pour ne pas froisser un peuple qui ne veut plus souffrir.
Pour la seconde année consécutive, c’est le Français caché sous la table qui reçoit la fève. Au moins l'encourage-t-on ainsi à poursuivre ses efforts, comme le candidat défait à Questions pour un Champion repart avec un dictionnaire, afin d'avoir un aperçu de ce qu'est la connaissance.

Tournant le dos à cette France du profil bas, j’ai décidé de passer la journée aux côtés des sapeurs-pompiers de Briançon, afin de les épauler dans la préparation des festivités, et notamment du feu d’artifice, prévu ce soir depuis les hauteurs du Fort.

La télévision acheminée jusqu’à nous à l’aide d’un groupe électrogène, j’installe des mortiers en éventail, puis, au bas d’un mur, une batterie de dix fusées d’une couleur étrange qui devraient faire des gerbes de vingt mètres.

Au poste, le commentateur zélé rappelle que l’opprobre est tombée sur le pauvre Dario Frigo.
Déjà qu’au village-départ sans prétention, il avait mauvaise réputation...,cette fois, il s'en trouve même pour lui souhaiter la taule.
Hier, on a trouvé Susanna, sa femme, avec une batterie de dix ampoules d’un produit suspect, qui devait lui faire réaliser des écarts de vingt minutes.
52ème au général, Frigo n’avait pas du être régulier sur la posologie.
N’empêche qu’une fois encore, la meute s’abat sur le banni avec le discernement d’une voiture-balai.
Alors que tout semble prouver que la cuisine de madame Frigo ne pouvait servir qu’une consommation personnelle, on se permet d’insulter cet homme, dont on ne connaît pas les motivations, sous prétexte qu’il a déjà fait des coups.

Absurde, Jean-Marie Leblanc met à l’index un coureur certes dopé, mais qui n’était pas parvenu à suivre les meilleurs, loin s’en faut, au cours des récentes étapes alpestres.
Là-dessus, jouant le petit cousin angélique venu assister à la fessée de l’aîné, Thomas Voeckler se félicite de l’exclusion de Frigo, qu’il classe dans la catégorie des coureurs « sales », par opposition à celle des coureurs « propres », à laquelle il appartient, lui, son tee-shirt, tout le peloton français, et la délégation de Paris 2012.

J’enrage au point d’écraser ma roulée à proximité des mèches d’un bouquet de bengales. Il est 17h30, et la machinerie pyrotechnique, éveillée par ma fausse-manœuvre, se met en branle.
Ça pétarade dans tous les coins, jusqu’à une grange voisine, d’où un couple d’amants, venus se réfugier pour voir le Tour, sort sous-vêtements en flammes.■

fuséesg

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Briançon.

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POCHES DE RÉSISTANCE / ÉTAPE 11

13.7.05

La débandade est en vogue.
Les coureurs, dépenaillés, maillot ouvert jusqu’au nombril sur des marcels à trous, ne s’offusquent même plus de la photo d’Armstrong pleine page à la une du quotidien local qu’ils glissent sur leur poitrine en prévision de la descente.
Tandis que le résumé de l’étape s’affiche déjà sur les écrans géants, l’on traîne sa migraine sous la menace des camping-cars hollandais pressés de reprendre la route, qui surgissent des buissons en reculant.
Il n’y a plus de course, mais un lombric au corps à demi-écrasé, qui sent la pommade.

En ce lendemain de déculottée, les visages sont fripés, et les remontées, mécaniques. Jan Ullrich, qui avait encore 31 ans hier, en paraît ce matin 38, après une poussée à 45 dans la montée de Courchevel. Armstrong a déréglé l’horloge interne du champion Allemand, lequel ne doit plus savoir dans quel édition du Tour il se trouve. Se croyant en 1981, il aurait demandé à ses hommes de rouler après les Renault-Gitane, ce qui a aussitôt provoqué la colère de son directeur sportif.

Déposé au cœur de la Savoie Olympique par des chasseurs alpins en 4X4, j’ai mis le cap vers le refuge de l’Observatoire.
Malgré mes chaussures de ville, je n’ai guère eu besoin de plus de trois heures pour rallier les abords du Lac Bleu, où sont garées des Mercedes, car on offre ici des séminaires anti-stress à des entreprises du BTP.
Dans la salle éclairée par des spots verts, où retentit une musique planante, des cadres assis en tailleur s’initient aux techniques de la relaxation-flash.
Je me permets de les interrompre en rallumant les néons :
« Quelqu’un sait-il où en est l’étape ? Vino est toujours devant ?…Y’avait des gars partis en chasse-patates…Ils en sont où ? »

Devant le peu d’enthousiasme suscité par mon intervention, je décide de poursuivre plus haut, vers l’Observatoire, où les gens du CNRS, moins bêcheurs, sauront sans doute me renseigner.

Sur mon chemin, je croise des pêcheurs à la truite, peu diserts. Ils ne savent rien, sinon que Vinokourov a franchi le Galibier en tête, et que Botero n’est pas très loin.
Heureusement, une jeune femme en deltaplane, revenant de survoler la course, m’apprendra plus loin que le Colombien est revenu dans la descente.

Face au lock-out instauré par les gardes impériaux de la Discovery, l’heure est à la guérilla, au coup d’état permanent.
De la Maurienne à Paris, tous les humiliés, les bannis, les multi-battus doivent se confectionner des bandeaux kamikazes et se dessiner mutuellement sur le front de petits A cerclés de noir.
Sous la dictature Armstrong, le jeune Valverde ne peut pas rêver meilleure situation que son grand-père Escartin, six ans plus tôt. L’ascenseur sportif est en panne, et les mecs en ont marre. On aimerait voir l’opposition renverser le tyran par des commandos-suicides. Hélàs, lorsqu’une explosion se produit, le maillot jaune parvient toujours à s’échapper en riant comme un dément, dans un aéronef conduit par George Hincapie.
Il est alors tentant de faire carrière dans la collaboration.

A l’Observatoire, je rencontre le scientifique Hubert Reeves, venu préparer la prochaine nuit des étoiles filantes, qui regarde la fin de la course à l’aide de son puissant télescope, orienté vers Briançon.
« Etonnant, ce Vino ! », me dit-il, malicieux, en m’offrant la lunette, « Regardez Pascal !…Il a un petit truc jaune coincé dans ses rayons ! »

Après avoir dîné d’un soufflé au Beaufort accompagné d’un Blanc de Savoie, nous décidons d’orienter le télescope Sud-sud-Ouest, afin de profiter du feu d’artifice.■

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Pascal D’Huez, envoyé spécial, à Courchevel.

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LES CUISSES ONT PARLÉ / ÉTAPE 10

12.7.05

Hôtel Holiday Inn, Mulhouse, au soir de la journée de repos.

Dans la salle de réunion occupée la veille par les cadres du groupe CCI Sud-Alsace afin d’y préparer un nouveau plan d’investissements, Walter Godefroot a déplié le profil de l'étape.
A ses côtés, Andreas Klöden et Vinokourov échangent des plaisanteries, sous l’œil blasé de Jan Ullrich, blessé la veille, qui soulage comme il peut son corps endolori en commandant des sucreries aux deux hôtesses saisonnières.
Ils sont bientôt rejoints par les chefs du team CSC, Bjarne Riis et Alain Gallopin, lesquels, ayant serré les mains gravement, préférent rester debout derrière Ivan Basso, très cool, maillot manches longues et sandalettes.

« J’ai souhaité cette réunion afin de préparer l’étape de demain », déclare Godefroot en traçant des pointillés sur la carte, « Nous allons procéder à une attaque-mitraillette. C’est quelque chose que nous avons déjà répété à l’entraînement, et qui a très bien marché. »
Tandis que les Phonak prennent place autour de la table en tek, il s’éclaircit la voix :
« A 15h02, au pied du Cormet, Andréas placera une première attaque, suivie à 15h04 par celle de Vino… A 15h06… »
- Un instant !, réclame Bjarne Riis, déjà rouge, « Si vous envoyez un deuxième gars, on vient aussi ! »
- Nous aussi !, affirme Floyd Landis.
- Nous aussi ! insiste Thomas Voeckler, qui n’a pas trouvé de place, et s’est assis sur le bar, les pieds dans le vide.

La tactique envisagée est simple, et vaut d’être réexpliquée.
D'abord, les Liquigas, à qui on a déjà versé des arrhes, assureront un faux-rythme.
A Courchevel, les T-Mobile prendront le maillot avec Jan. Ceux qui auront le mieux collaboré, pourront, au choix, ou prétendre à une place sur le podium, ou envisager l’obtention d’un maillot distinctif (disant cela, Walter Godefroot vise Christophe Moreau qui, s’il ne reste pas derrière, risque de voir le maillot vert échapper pour de bon à son coéquipier Hushovd).
David Moncoutié pose ses conditions. Il veut de l’argent, beaucoup, des bagnoles et des femmes, sans quoi il ramènera Armstrong dans sa roue.

Santiago Botero, jusque là silencieux, occupé à confectionner de petites sculptures dans du pain de mie, interrompt le débat.
« Perso, dit-il, je vais tenter un coup de bluff. Je vais faire croire à Armstrong que je ne suis pas bien. Mais alors pas bien du tout. »
- Méfie-toi, répond Iban Mayo, qui s'est perdu au retour de l'entraînement, j’ai tenté ça l’an passé. J’ai même simulé l’abandon au point de rentrer dans la voiture-balai. Le lendemain, j’étais en Espagne. Armstrong était bluffé.

- Quelles sont les nouvelles ? interroge Manolo Saiz.
- C’est la fin, répond tristement Godefroot, Johan Bruyneel me l’a annoncé la nuit dernière au téléphone. Il a eu l'honnêteté de me le dire sans détours: Armstrong est au bout. Sa volonté est que le Tour aille aux T-Mobile.

« Puisque vous jouez le général,... A nous l’étape ! », tonne Bjarne Riis, bien décidé à ne pas être le dindon de la farce.
- Vous l’aurez, assure Godefroot. Et mieux encore, j’invite tout le monde à Hanovre, pour une grande fête en août, avec la chanteuse Gwen Stephany. Il y aura des moules, et des chaussons frits au porc de la Ruhr.
- Marché conclus ! font les Bouygues, surexcités, en s'enlaçant et se tapant dans les mains. Des rires fusent, quelques larmes apparaissent.

« D’accord ! », admet Roberto Heras, « mais qu’est-ce qu’on fait si Lance craque dès le début ? »
- Faut éviter l’humiliation !…, invite Ullrich en fendant au couteau l’œuf d’un Kinder, je ne le supporterais pas ! »
- Quelqu’un pourrait rester avec Lance jusqu'au bout ?
- Francesco ? propose Valverde, arrivé en cours.
« porqué mí ? », se défend le sympathique espagnol, tête penchée.
- On viendra t'épauler sur le Tour de Burgos.
- De notre côté, tempère Godefroot, nous nous sommes confectionnés des T-shirts «Lance 1999-2004, bravo champion ! », qu’Andreas, Vino et Jan porteront toute la journée, et qu'ils montreront en franchissant la ligne. Un petit geste de pure diplomatie, qui n’a l’air de rien, mais qui sera sûrement apprécié…

Les étapes à venir réparties entre chaque équipe, les différents clans rentrent à l'hôtel, fourbus mais contents, pressés de tourner la page.
Certains, des fourmis dans les jambes, ne s'endormiront pas avant 3 heures.


D’après le récit de Kristin, hôtesse à l’Holiday Inn,
Pascal D’Huez, envoyé spécial, Mulhouse.

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LAURENT ET LES VIEUX GARÇONS

11.7.05

une aimable contribution de votre cher Paris-Brest à sport&erotism

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Si Pascal d'Huez évoque quotidiennement le sport en ces colonnes, de nombreux adolescents rebelles parviennent également ici en tapant "erotism" dans Google, je n'aimerais pas les laisser sur leur faim et souhaite, pour rester dans le sujet qui les intéresse, leur causer d'érotisme, donc, au premier chef, de cyclisme.

Eh oui, en ce sport comme en amour, tout n'est affaire que de fantasmes, de conjectures, de plans sur la comète, de lune rêvée.
Contrairement aux sports démonstratifs que sont le tennis ou le football, qui offrent à voir, le cyclisme ne montre quasi rien, ne connaît qu'un refrain : "Déshabillez-moi".
Le cyclisme, Rita Hayworth ôtant ses gants dans le désuet Gilda, quand les autres sports relèvent de la pornographie (gros plans, ralentis, clinquant, catogan, bagouses) ou du Club Mickey (le poupin Ronaldo, Nadal et sa barboteuse).

L'arsenal entier de la séduction se déploie au chaud juillet : rendez-vous, sens du timing, conclusions, mensonges, tromperies, coups de bluff et de bambou, défaillances, prises en défaut, accélérations, coups fourrés, relâchements, faux alliés, surprises, incertitudes jusqu'au dernier jour.

Comme dans la passion, le corps ne quitte jamais le pavé mais l'esprit cavale, douleurs et engouement, on vit à plusieurs la tristesse d'être unique.

Dans cet univers de sublimation sexuelle, le conteur joue un rôle extraordinaire. De même que l'amour n'existait pas avant qu'au XIIème siècle, des troubadours ne le chantent en langue d'oc ; le cyclisme, notre danseuse, voit régulièrement s'enticher de lui quelques écrivains romantiques, mélancoliques et portés sur la dérive, qui le font se sentir vivant.

Dans une époque guère éloignée, un journaliste comme Patrick Chêne (ah, rien que ce nom, Chêne... le Tour, c'est le Toujours) était notre compagnon de priapisme. Il se baladait, avec un vieux baiseur encore vert (Chapatte ou Thévenet) trois semaines durant dans les villes les plus chiantes de France. Micro ouvert, il imaginait à voix haute mille scénarii, mille péripéties possibles. Nous suivions.
Le plomb de nos vies nous était rendu au centuple, transmuté en or.
Par exemple, Indurain devenait dans sa bouche un monolithe kubrickien, alors que sa façon de courir était plus ennuyeuse qu'une soirée à Béziers.
Qu'importe, nous laissions faire, heureux de nous faire berner par la danseuse.
Et puis nous avions jeté notre dévolu amoureux...

Or, cette année, c'est à un enfant qu'incombe sur France 2 la charge de vanter les exploits de nos héros : Henri Sannier, cet Antoine Blondin en culotte éponge.
Aux côtés de Blondinet, un tatoué enjôleur jamais aussi triste que depuis qu'on le force à jouer un rôle de père qu'il semble n'avoir pas désiré.
Jalabert paraît coincé, comme nous, pendant trois semaines, à un repas de famille interminable, peuplé de vieux garçons impotents, où les plats sont servis par des filles à la naphtaline. On rêvait de retrouver notre maîtresse estivale et nous voilà captifs, avec lui, dans l'enfer des belles-doches qui ne se nourrissent que de salades fraîcheur.

Autour de Jalabert, sa belle-famille, donc. La médiatique, mariée au peloton.
Un grand-père au bout du rouleau, raconte des anecdotes d'un autre temps (J-P.Ollivier).
Un oncle (JR Godard), ex-marchand de biens, reconverti dans le trading et les actions de bienfaisance, soliloque à gogo. On n'ose le contredire, sous peine qu'il en repasse une couche.
Un autre oncle (Chenez) ressasse à tout bout de champ les blagues qui faisaient mouche il y a une paire d'années (le train Discovery, la fusée Armstrong).
Un cousin simple d'esprit, au sourire Joker, (G.Holtz) passe son temps à interroger la famille avec son caméscope.
Un neveu débile échange des SMS et envoie des photos à ses amis, c'est le réalisateur Ooghe qui, encombré par son réseau d'informations, ne veut rien manquer et rate ainsi l'essentiel.
Mais surtout, un moutard, maître de cérémonie, applaudit aux communiants (les Bouygues Telecom, ces Choristes), rigole d'un rien, énerve son Papa/Jaja en lui posant continuellement des questions qui ne méritent aucune réponse (au contraire, Chêne ne posait jamais que des questions qui en amenaient d'autres en retour).

Pauvre Laurent, leader de l'équipe Panda-Spleen, la bite sous le bras par temps de correction.
Le frisson s'est fait les malles, et ceux qui ne savent plus aimer, incendier la pinède avec une simple allumette, nous revendent son absence (entre deux pubs pour la chevauchée des Walkoviak, le CD qui prend feu, et des invitations à envoyer des questions par SMS surtaxés à un gosse infoutu d'y répondre).

Chute du cardiofréquencemètre. Les forces anérotiques qui rendent chaque jour notre vie plus misérable que la veille, se sont attaquées au Tour. Pascal d'Huez, dont nous sommes sans nouvelles, saura-t-il s'en rendre maître ?
Vous l'apprendrez peut-être dès demain, une fois que notre expert en langue fourrée se sera extrait de l'étang du petit bas.
Le Tour est mort mais il bande encore.■

Erotiquement,
Votre Paris-Brest.

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BALLONS CONFISQUÉS / ÉTAPE 9

10.7.05

Les cyclomanes ont éteint leur téléviseur dans l’expectative.
Que penser de cette étape où les règles de la physique élémentaire ont été si calmement bafouées?
Rasmussen, l’homme à la chair de poule, le fébrile, le pâlichon, le maladif, a franchi la montagne en sifflotant, puis, sans tousser, a dévalé la vallée du Rhin au nez et à la barbe d’une alliance Voigt/Moreau qui n’aurait pourtant pas démérité au Trophée Baracchi.

Au bord du Lac de Gérardmer, point de ces chasses de brochets géants qu’on m’avait promis la veille.
Les T-Mobile, sans doute refroidis par les cinquante kilomètres de plat, vent de face, dessinés par Jean-Marie Leblanc sous l’influence de Bernard Buffet, se sont contentés de suivre le tempo, et le Malabar goût framboise Jan Ullrich est resté bien collé aux cale-pieds du Texan, conformément à une tactique qui a fait ses preuves.
On aurait misé sur un peu plus d’agressivité dans ces forêts où le lynx, réintroduit, rôdait sans doute, prêt à bondir sur l’AG2R isolé.
Amers, nous gagnons la journée de repos. Jusqu’à ce qu’Armstrong ne fesse la concurrence dans la montée de Courchevel, ce Tour reste imprévisible.

Demain, Oscar Pereiro fera une tarte aux brimbelles, tandis que Karpets –Il l’a promis- ira chercher un beau bouquet de jonquilles. Hamacs, ballons sauteurs, et course d’orientation sont au programme.
Vers 15 heures, après la sieste, Pierrick Fedrigo viendra montrer son herbier à Lance.
Quand les autres coureurs restent rivés sur leur Playstation, le champion de France perpétue un plaisir simple, un gros bouquin qu’il se trimballe, dans lequel sèchent des variétés rares cueillies sur la route, comme aujourd’hui, la renoncule à feuilles d’aconit, le chèvrefeuille noir, ou le persil de mélancolie.

Parce que la course se joue peut-être demain, il ne faut pas se rater sur les hobbies.
Walter Godefroot a prévu d’emmener ses gars voir Les 4 Fantastiques, donné en avant-première au Kinépolis, avec pop-corn allégé. Il espère une identification maximum, qu’il pourra vérifier grâce à de petits boîtiers glissés dans les cuissards.
Moins concernés par le général, mais désireux de ne pas rentrer bredouilles, les Domina Vacanze ont tout simplement prévu d’aller au sanglier.

Impuissants devant ce franchissement déconcertant de leurs ballons, les amis bûcherons rencontrés à l’occasion de la journée portes-ouvertes à la scierie, me font part de leur sentiment d’occasion gâchée.
Quand on pense qu’à la fin du secondaire, la poussée alpine a imprimé au socle Vosgien des pressions qui l’ont fait se plisser puis s’élever à plus de 3000 mètres d’altitude, avant de s’effondrer au milieu du tertiaire !
Rageant. A quelques centaines de milliers d’années près, c’en était fait d’Armstrong.

Tant pis. Le résumé de l’étape terminé, sans plus rien à foutre, je décide d’obéir à l’appel de la forêt.
La bruyère y abonde. J’arrive à un carrefour en patte d’oie, où le chemin monte légèrement, puis redescend et remonte.
Je prends tout droit en direction « étang du petit bas ».
Deux ruisseaux se rejoignent et forment un bassin humide et touffu. Ayant cru apercevoir une casquette RMO pendue dans les ronces, je préfère passer par derrière, et plonge dans la vase jusqu’au torse.■

gerardmers

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Gérardmer.

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ESCARMOUCHES À LA SCHLUCHT / ÉTAPE 8

9.7.05

Bave aux lèvres, le jeune Pieter Weening a gagné cet après-midi d’un cheveu sur Andreas Klöden, soudain ressuscité du monde des espoirs déçus.
Derrière, sans doute bouleversés par mon article d’hier, les favoris se sont employés.
Le tout nouveau Golgoth à trois têtes des ingénieurs T-Mobil semble enfin fonctionner, au point qu’Armstrong n’a pas pu répliquer par son traditionnel autolargue, il est vrai plus adapté à la haute montagne qu'au Col de la Schlucht.
Le vainqueur sortant n’est pas au mieux ce week-end.
Si les autres s’en aperçoivent, ce sera l’hallali, le lynchage en règle.
Ohé les gars ! Vous qui vous êtiez endormis dans les fossés, allez vous épiler, le Tour recommence.

Karlsruhe, où je couche ce soir, est la seconde ville la plus ensoleillée d'Allemagne. La première étant Hambourg. Trois-cents jours par an, un plafond obstinément bas y interdit la pratique des sports de plein air, facilitant ainsi la concentration des dizaines de milliers de jeunes qui y mènent des études brillantes.
Les rues sont truffées d’Erasmus, des Français pour la plupart, qui en ce début juillet, traînent un peu avant de rentrer, qui dans le Morbihan, qui du côté de Blagnac.

Coup de chance ou coup monté, mon hôte du jour, rencontré sur un chat, partage sa colocation avec Björn Thurau, le fils du célèbre champion.
Or, comment faire escale à Karlsruhe sans évoquer, les yeux embués de larmes, la carrière de Dietrich Thurau, dit Didi, le héros de l'Allemagne d'Helmut Schmidt ?

Révélé lors du Tour 1977, il y porte le maillot jaune quatorze jours durant, et déclenche l’euphorie chez ses compatriotes, toujours en attente d’un premier lauréat. Brusquement, du Bade-Wurtemberg au Schleswig-Holstein, les gens se passionnent pour le vélo. De cet engouement surgiront plusieurs milliers de kilomètres de piste cyclable. Il a seulement 22 ans, les filles adorent ses boucles d'or. Il y a du Rocheteau dans ce Thurau, qui finit meilleur jeune à Paris. C'est l'été du disco, mais aussi celui du punk.

On ne le reverra presque plus, sinon pour une ou deux classiques, et une poignée d’étapes dans les grands tours.
Les observateurs lui reprocheront de dilapider sa classe dans les lucratives épreuves de six-jours, au lieu de se régénérer pour la saison routière.

N'écoutant que lui-même, il accumule les mauvaises fréquentations. Associé à Moser, au Suisse Urs Freuler, à Danny Clark ou Bert Oosterbosch, il passe ses hivers à cachetonner sur piste couverte ou sous chapiteau chauffé, devant des vieux loups obscènes et des prostituées maritimes, des six-jours de Zürich à ceux de Münich, via Cologne, Berlin, Brême, Rotterdam, puis Copenhague, où, fatalement, il attrape la crève.

En 1987, dix ans après être né à la popularité sous le surnom de l’Ange Blond, Dietrich Thurau doit quitter le Tour de France pour consommation d’anabolisants.
Depuis, il a agressé une jeune femme et son chien, brutalisé un chauffeur de taxi. Une autre fois, devenu agent immobilier, il a falsifié des documents officiels, contrefait la signature d'un voisin âgé de 94 ans, après que l'homme eut refusé une déclaration d'accord pour une transformation de sa maison.

Encouragé par son père, Björn s’est mis à la compétition lui aussi. A dix-sept ans, il fait 1m 91. Un certain succès chez les amateurs pourrait bien le conduire à arrêter ses études.

Je finis la soirée en tram, pour une Straba party, une fête ambulante, spécialité locale.
Nous roulons à travers la ville pendant 4 heures, buvant et fumant, pour seulement 3 arrêts pipi.
Surprise ! Didi Thurau nous rejoint à la station Europa-Platz, hilare. Aussitôt, des étudiantes en droit de Hanovre nous entraînent dans une chenille.
Hélàs, le vomi étant facturé 50€, j’en suis encore de ma poche.■

Karlsruhej

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Karlsruhe.

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RENCONTRE AVEC LE CHANTEUR CHARLÉLIE COUTURE / ÉTAPE 7

8.7.05

La course atteint la fin de la première semaine dans une morosité absolue.
Dire que nous attendions le Tour pour nous consoler des chiffres de la croissance...
Agglutinés autour des présentoirs à journaux, dans les saunas, sur les forums, nous persistons à échafauder des pronostics avec le même désenchantement qu’à la lecture de l’horoscope.
Armstrong est top, mais on voudrait bien voir Goliath abattu au moins une fois, parce qu’à chaque vacances d’été, cette démonstration de la loi du plus fort n’est vraiment pas un exemple pour les gosses.

A travers les parapluies des voisins allemands, au milieu des talus verdoyants et humides, nos coureurs cheminent en manchons, donnant l’impression d’attendre que ça se passe.
L’ennui provoque même des comportements aberrants, comme celui de la Fassa Bortolo qui, privée de Petacchi, emmène le sprint malgré tout, comme un canard fraîchement décapité continue à courir.

Les coureurs ont pris l’habitude de se contenter de ce qu’ils ont. Chacun d’eux a un copain qui bosse à la voierie, ou qui pointe aux assedics. La jeune épouse compte sur une paye régulière pour élever le bébé. Par les temps qui courent, on estime à juste titre que le mari a une bonne place, sans compter qu’à l’hôtel, le soir, on peut rester sur MSN messenger pendant des heures, vu que Roger Legeay dort.
A Noël, en famille, quels qu’aient été ses résultats, le professionnel est considéré comme un champion. On le questionne, il est l’objet de toutes les attentions. Quel intérêt aurait-il à en vouloir davantage ? Et puis, il connaît -environ- le nombre de ses pulsations au repos, il sait ce qu’il vaut. Avec les frangins qui sont restés amateurs, il regarde la vidéo du Tour comme un film de guerre dans lequel on lui aurait donné un petit rôle. Une silhouette.
La conjoncture est là, et il faut se rendre à l’évidence : le peloton manque de prétentieux et de fils de riches.

Charlélie Couture, avec qui je prends un crème sur la Place Stan, me confie son fol espoir en Vinokourov. Il y a, m’assure-t-il, dans son maillot citron-menthe quelque chose de déjà légendaire. Le week-end quasi-ardennais qui se profile semble être dessiné pour lui. Il ajoute qu’Armstrong et Vinokourov ont en commun d’avoir chacun perdu un coéquipier ou un ami proche en course. Casartelli pour le premier, Kivilev pour le second. L’expérience concrète de la disparition soudaine a rendu ces coureurs différents, leur a permis de prendre une distance supplémentaire face à leur propre souffrance. Voilà pourquoi, quand tous auront été touchés par les crampes, on risque de retrouver ces deux quasi-fantômes au sommet des montagnes, pour un affrontement ultime dans le schiste et le quartz.
« La mort pourquoi pas ? », réponds-je à Charlélie, en finissant mon crème par une belle moustache de mousse, « mais encore faut-il avoir les cuisses ».

La pluie tombe sur le Cours Léopold.
Tandis que nous retournons au studio où Charlélie tient à me faire enregistrer une partie de trompette, nous sommes reconnus par une joyeuse bande de manifestants qui font signer des pétitions contre le tracé du TGV est.■

charlélie

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Nancy.

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LA FRANÇAISE N’A PAS DE CUL / ÉTAPE 6

7.7.05

Dans la ville de Montargis, cité forte d’un riche passé historique, se donne ce jeudi une démonstration de BMX.
Hélàs, du Tour au BMX, rien de commun. Ces deux cultures du vélo ne s’interpénètrent pas, aucun champion n’est versée de l’une à l’autre, et ce n’est pas demain la veille qu’on surprendra Pierrick Fédrigo à faire un bunny-hop suivi d’un backflip.

Qu’on ne cherche nulle part la ligne de départ, les coureurs sont loin, transférés en voiture hier soir jusqu’à Troyes, d’où ils ralliaient Nancy dans l’après-midi.

J’ai rendez-vous avec un copain de lycée, Jean-Yves, DJ et moniteur de planeur sur la base de Montargis/Vimory.
Il a remis la main sur moi, voilà un an, via la rubrique Les copains d’avant du site L’Internaute sur lequel un cousin avait cru bon de m’inscrire. Jean-Yves m’a aussitôt bombardé d’e-mails, accompagnés de vues du ciel, auxquels je n’ai pas donné suite, du moins pas jusqu’à janvier dernier, au lendemain de la révélation du tracé du Tour, où je me suis enfin manifesté, proposant une visite en juillet.

Dès mon arrivée en gare de Montargis, Casquette, -c’est le surnom qu’on donnait à Jean-Yves à cause de son grand nez-, m’entraîne en voiture jusqu’à l’aérodrome où il donne des stages d’été.

Munis des indispensables bobs et lunettes de soleil, nous nous envolons vers quinze heures à bord d’un planeur moderne biplace.
La large verrière nous donne à voir le Gâtinais, son canal, et l'école d'agriculture du Chesnoy sous une parcelle de ciel dégagé que mordent d’inquiétants nuages: l’est.
Dans un pré à vaches, des rondins dessinent un Allez Jaja, sans doute visible depuis l’espace. La route a été refaite à neuf. Bloqués par un commissaire en tenue techno, des camionneurs y laissent passer une course amateur, contrôlée par les gars de l’UC Châteauroux, encore venus faire une razzia.
Je suis le peloton jusqu’au confluent du Loing, du Puiseaux, et du Vernisson, où l’on construit un hyper discount en lieu et place de l’ancienne usine de chaussons.

Montargis-2

Une fois abandonné par l’avion remorqueur, on n’entend plus que l’air souffler le long du carénage.
« Ce silence ! » me chuchote Jean-Yves.
Une paix royale. Heureusement, j’ai emmené un petit transistor, pour me permettre de suivre la fin de l’étape.

On annonce un temps de Flèche Wallonne. Une ambiance de légende, dirait une radio spécialisée dans le souvenir. Manches longues et chaussée trempée. Armstrong lui-même a revêtu un K-Way, c’est dire si ça craint.
Au sommet de la côte de Maron, Mengin a basculé en tête, laissant ses collègues d’échappée se donner la main au moment d’être repris par le peloton.

Le temps a tourné, et le vent nous ballote sérieux.
Plus que dix kilomètres, et le peloton à quarante secondes.
Casquette, pâle comme un torse de coureur en août, me demande de couper la radio, afin de pouvoir émettre.
Je ne résiste pas longtemps, et finis par accepter.
Trop tard, nous atterrissons en catastrophe en forêt de Montargis.

Transporté à la clinique pour de légères contusions aux coudes et à la cuisse, j’ai le temps de regarder les informations, où passe en boucle le visage de Marie-Jo Pérec en pleurs.■

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Montargis.

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REMONTER LA PENTE À BLOIS / ÉTAPE 5

6.7.05

Temps gris de lendemain de drame.
La rumeur a un moment couru qu’Armstrong, par égards pour David Zabriskie, allait courir l’étape sans maillot jaune. Il s’en est finalement ravisé.
Toujours dignes, pour s’associer au chagrin provoqué dans tout le pays par l’échec de Paris 2012, les coureurs français ont décidé de rouler sans jambes.

J’arrivais pourtant guilleret à Blois, sur le coup de treize heures, directement vers l’hôtel de ville, où se donnait un pince-fesses devant une vidéoprojection offerte par Bang & Olufsen.
A cette heure-là, on me donnait encore du Monsieur D’Huez, et je ne manquais pas de lits où passer la nuit. Double, superposé, de camp, en porte-feuille ou en cravate de notaire, je n’avais que l’embarras du choix, et la fille de l’adjoint au maire, sosie de Sheryl Crow, à qui je racontais le Tour 59, me faisait les yeux doux.
Trente minutes plus tard, plus un chat. La caravane est repassée récupérer les casquettes fantaisies. Aussi stupidement qu’elle était apparue, la liesse est partie, alors même que tous les gobelets n’étaient pas finis.

Resté seul en ma compagnie, le doyen du conseil, pourtant ancien résistant et maire sous Merckx, pleurniche et ne déchagrine pas de voir s’évanouir les plans du Vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines.
« Qu’est-ce que ça peut bien foutre, pauvre con ? » lui réponds-je un peu sèchement, sous le coup de l’agacement, et du Kir, qu’on sert ici Royal.

La France peut tout de même espérer beaucoup mieux que cette poignée d’utopies foireuses que sont les J.O, le tri sélectif et le mariage gay.
Avec l’argent économisé, j’ai comme idée qu’on pourrait se lancer dans quelques investissements plus raisonnables.
Le Tour, cette perfection athlétique que nous sommes certains d’organiser tous les ans, ne mériterait-il pas quelques rénovations ?
Apprend-on encore dans les écoles, comme ce fut mon cas, que le Galibier s’effrite, et que l’Alpe-d’Huez perd trois centimètres à l’année ?
Le suiveur moderne réclame de nouveaux reliefs. Notamment dans les étapes de plat du début, qui lui coûte tant de temps et de capital santé.
Sur la route de Blois à Montargis, je propose l’élévation de trois 1ère catégorie, en structure métallique et placoplâtre, dans le genre du rocher du zoo de Vincennes.
En Mayenne, j’envisage la création d’un Mont Chapatte et de la Roche Delgado. A Corbeil-Essonnes, édifions le Mamelon Longo. A Moreau-le-Fluet, commune de la Beauce, le Pied du Grand Dadais…
J’ai, dans un classeur laissé à Paris, de nombreux autres projets, qui pourraient plaire, dont un secteur pavé Daniel Cohn-Bendit, et une Grande Avenue du Général de Gaulle en léger faux-plat montant, qu’on pourrait faire financer par le Conseil régional.

rocher zoo vincennes

Avec mon doyen, nous applaudissons la victoire de McEwen, injustement déclassé deux jours plus tôt.
C'était bien la peine de s'emballer. Tout finit par rentrer dans l’ordre.

Pluie en soirée.
Festivités pour Paris 2012 annulées.
Soirée improvisée autour d’une soupe, et concert gratuit de swing manouche avec le Hot Club de Blois.
S'amuse-t-on autant à Londres ? Rien n'est moins sûr.■

Pascal D’Huez, envoyé spécial. Blois.

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UN BEAU TRAVAIL D'ÉQUIPE / ÉTAPE 4

5.7.05

Sur la zone commerciale de Chambray-les-Tours où je m'offre aujourd'hui le Formule 1, se trouve un magasin Véloland, paradis de l'amateur et du néo-pro. Son patron était hier avenue de Grammont. Il m'avoue n'avoir rien vu, à l'exception d'Ullrich, bien calé dans le peloton, visiblement mieux, même si encore très magenta.

Tandis que nous débattons de la nature, individuelle ou collective, du sport cycliste, arrive un représentant Lafuma, bardé d'anoraks. Patrice, c'est son nom, passe deux fois l'an. L'hiver, pour la gamme été, et inversement.
Selon lui, Armstrong ferait aussi bien tout seul. Les équipes n'ont de raison d'être que par souci d'organisation, notamment dans le but de fourrer plusieurs coureurs dans la même chambre.
Je m'inscris en faux, rétorquant que le vélo est éminemment stratégique, en raison de son unique axiome: On se fatigue moins vite à courir derrière que devant.
"Et d'ailleurs, je le prouve !", dis-je, très remonté, "permettez-moi, cher Patrice, de vous accompagner au cours de votre tournée. Vous verrez qu'on ira bien plus vite!"
- Pourquoi pas ? admet-il, au moins on s'emmerdera moins.

Rapidement éconduits du Décathlon, nous parvenons à laisser un catalogue à la Halle aux Vêtements. Après quoi, nous filons au Auchan, où nous nous asseyons sur des fauteuils de jardin, à proximité du rayon hi-fi, afin de suivre l'étape.

La chute de Zabriskie nous déprime.

Plutôt que de nous farcir le Vélo-club, nous nous rendons chez Micromania.
Patrice a entendu dire par un collègue qu'on pouvait y trouver la dernière version du jeu Pro Cycling Manager, à l'essai.
Une aubaine, le magasin est bondé, mais la place est libre.
Lui prend Discovery, et moi CSC. La course se passe bien. J'attaque le premier.
Hélàs, ayant mal géré son équipement, mon échappé crève, aussitôt contré par Patrice, que j'accuse de ne pas jouer le jeu, et de n'avoir aucun sens de l'honneur. On en vient presque aux mains.

Heureusement, nous sommes séparés par une bande de lycéens, venus acheter du mousseux pour fêter leur réussite au bac technique.

Tours Micromania

Pascal D'Huez, envoyé spécial. Chambray-les-Tours.

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ERIK DEKKER DONNE SANS COMPTER / ÉTAPE 3

4.7.05

C'est dans une commune en pleine mutation que j'arrive aujourd'hui.
Aux Essarts, les rues à peine déblayées des mains géantes du PMU, on se prépare déjà à la création du carrefour autoroutier.

Pas davantage que Samuel Dumoulin, je ne sais si je tiendrai le coup. La soirée dans la villa a été copieusement arrosée, et j'en ai oublié d'éteindre la loupiote auprès de laquelle je m'étais endormi. Les insectes ne m'ont pas raté, et même les Compagnons d'Emmaüs, chez qui j'ai trouvé le gîte, se foutent gentiment de ma gueule.

Comme on prépare la vente d'objets d'occasion, chacun met la main à la pâte.
Pour ne pas être en reste, j'accompagne l'adjoint au sport pour l'aider à démonter les coureurs en contre-plaqué peint installés sur le rond-point (le reste de l'équipe municipale étant parti à Singapour, défendre la candidature de Paris 2012).

De retour à la communauté, je suis le Tour sur le poste noir et blanc d'une vieille dame décédée la veille de l'étape, alors qu'elle avait pris l'habitude de ne jamais en louper une. Le poste sera revendu au profit des œuvres. De son côté, Ivan Basso a fait don de son maillot. Je m'en saisis, et le renifle.
- Curieux.
- Quoi ?
- Il sent les emmerdements.
- Une collusion CSC/Cofidis ?
Je n'en dirai pas plus.

La course est cousue de fil blanc. Boonen, le nouveau roi de nos dimanche après-midis, travaille aussi en semaine, ce qui promet pour la fine équipe des sprinters, souvent venus de loin, pour qui le Tour ne dure que six étapes.
Erik Dekker récupère les pois par inadvertance, sans se soucier du nouvel engouement que ce maillot suscite auprès des coureurs français, aux vues décidément bien modestes.
Dans le dernier kilomètre, j'ai tout juste le temps de parier 15 € sur la victoire de Boonen avec un enfant que j'ai convaincu de jouer Botero. Petite entourloupe qui m'aurait permis de me payer de la bergamotte en prévision des nuits à venir, avant que je m'aperçoive que le gosse ne posséde pas la moitié de la somme, et que son père, pourtant notaire, ne semble pas décidé à payer.

Vers 22 h, danse country dans les ruines du vieux château.
J'esquisse quelques pas avec la présidente du club, Delphine, qui, hélàs, n'en pince que pour Pineau.

Les Essarts

Pascal D'Huez, envoyé spécial. Les Essarts.

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PLONGEONS À NOIRMOUTIER / ÉTAPE 2

3.7.05

En Vendée, l'un des rares départements à avoir dit oui à la constitution Européenne, on ne rigole pas avec les serments. Les habitants y sont d'une grande intégrité, à l'image de Jean-René Bernaudeau, qui défend à ses coureurs de jeter leurs bidons là où il n'y a pas d'enfants pour les ramasser.
Bien élevés, les Bouygues avaient aujourd'hui promis de dynamiter la course en se lançant dans de raisonnables échappées-suicides. Ils ont tenu parole, puis se sont fait rattraper.

Rencontrés ce matin, au Quick de la zone péri-urbaine de Rezé, Bernard et son fils Greg m'ont offert le transport jusqu'à Noirmoutier où ils devaient entretenir une piscine, leur métier.
Fans de Thomas Voeckler, ils ne s'expliquent pas la déconfiture du samedi, un coup dur pour le fils, qui, sur Mr Bookmaker, a parié sa paye de juin pour un podium Ullrich, Voeckler, Mayo.
Sa petite amie appelle. Elle prétend avoir passé une nuit incroyable à la Cabana Coco, un night-club de l'Epine.
Christophe Moreau y aurait mixé jusqu'à l'aube, avant d'être victime d'ampoules.

Récupérant de la fatigue de la veille, à l'arrière de la camionnette encombrée de balais brosses et d'épuisettes spéciales, j'observe le paysage.
Sainte-Pazanne, Bourgneuf-en-Retz, Bouin. La route encadrée par le bocage, identique à celle qu'emprunteront tout à l'heure, les coureurs.

Nous arrivons dans la propriété d'un entrepreneur, parti défendre la candidature de Paris 2012 à Singapour. C'est une ancienne maison de pêcheurs, retapée en villa, avec une piscine en forme de croissant de lune.
Greg et son père y éliminent les feuilles, les détritus et l'herbe coupée. Puis ils nettoient, ils pompent, résorbent les micro-fissures, colmatent des margelles et les dalles fêlées avec un mastic imperméable.
Enfin, ayant contrôlé le régulateur de pH, ils se foutent à l'eau sans chichis, dans le plus simple appareil.

Installé dans le séjour devant Eurosport, j'ai déplié le clic-clac.

Intelligemment, les CSC ne se dépouillent pas pour sauver le maillot jaune. j'y trouve des raisons d'espérer. Un homme un seul est capable de bat